• Françoise Fesneau

Crénom Baudelaire - de Jean Teulé


Jean Teulé a plus d’une corde à son arc. Dessinateur pour la revue mythique «L’Echo des Savanes» dès 1978, écrivain, homme de télévision (L’Assiette anglaise avec Bernard Rapp qui traitait de l’actualité de façon décalée) et de théâtre, il est aussi acteur et réalisateur pour le cinéma. Il a lui-même adapté son roman « Rainbow pour Rimbaud » en 1996 et quatre autres de ses romans le seront également.


Il revient en librairie à l’automne 2020 avec «Crénom, Baudelaire !», roman écrit sans concession sur ce génie de la poésie qu’il admire.


Le récit commence par la chute du poète devant l’église St Loup de Namur.


On se demande qui est ce personnage qui est relevé par deux amis. On le retrouve à l’institut-couvent de Bruxelles tenu par les sœurs car il ne peut plus vivre seul suite à une hémiplégie. Il y fait scandale car ne prie pas et surtout passe son temps devant une reproduction de la Vierge à l’enfant pour contempler le physique d’une des figurantes du tableau en s’écriant «Crénom» qui, je vous le précise au cas où, est un juron. Sa mère ira le chercher pour le ramener à Paris où il finira ses jours quelques temps plus tard.


Avant de fermer définitivement le seul œil valide qui lui reste, il plonge dans le passé et revoit sa vie…


Il a 5 ans lorsque son père Joseph-François Baudelaire décède à l’âge de 68 ans. Sa mère a 27 ans et se remariera 18 mois plus tard avec un militaire qui deviendra sénateur et avec qui Charles ne s’accordera jamais.


Ce dernier a un amour immodéré pour sa mère et, après avoir jalousé son père, détestera son beau-père qui lui vole l’amour maternel.


Le père laisse au fils un héritage conséquent dont il n’aura jamais le total usufruit car trop dépensier. Un conseil de famille composé de sa mère, de son beau-père et du notaire Narcisse Ancelle, est institué et modérera les dépenses de l’héritier.


Charles est, dès son plus jeune âge, insolent, dissipé et refuse toute autorité. La scolarité sera de ce fait jalonnée de punitions et de renvois, dont le dernier du Lycée Louis Legrand.


Il aime les tenues vestimentaires excentriques de bonne facture et dépense sans compter : de beaux tissus, des coupes impeccables, un haut de forme, des bottines cousues dans le meilleur cuir. C’est un dandy !

Très tôt, il s’adresse à ses contemporains dans un langage fleuri et avec irrespect. Il est vulgaire et se moque de sa réputation. La seule qui trouve grâce à ses yeux est sa mère.


Il a 20 ans lorsqu’une nouvelle dispute éclate, au milieu d’un dîner organisé chez ses parents. Il en viendra aux mains avec son beau-père qui, excédé, l’envoi pour un long voyage sur le Paquebot-des-mers-du-sud, qui fait route vers l’Inde. Il veut impérativement le sortir des bas-fonds parisiens où il s’adonne à tous les vices dont les drogues (confiture verte, qui est un mélange de haschich, de miel et d’aromates, ainsi que l’opium et le laudanum) et une vie sexuelle débridée avec une tendance au sadisme (il attrapera très tôt la syphilis).


Ce voyage sera un calvaire pour lui. Il n’aime pas la mer, n’aime pas les pays qu’il découvre et veut rentrer au plus vite. C’est pourtant lors de ce voyage qu’il écrira le magnifique poème «L’Albatros» :


«Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.»


Il est un écrivain-poète méticuleux, perfectionniste et son œuvre est faible en quantité mais puissante.


Il écrit des poèmes qui ne respectent pas les diktats de l’époque. Ses vers riment mais il fait fi des césures, des rejets et des enjambements. En ce sens, il ouvre la voie à Verlaine en reléguant l’alexandrin au temps passé en mettant en avant le vers impair.


Pour lui, la poésie n’existe pas pour transcender le beau. Il écrit ce qu’il ressent plutôt que la réalité. C’est le refus du positivisme et du romantisme. Il cherche la vérité essentielle «le beau est toujours bizarre …. et c’est pour cela qu’il est beau».


Il fut l’un des premiers à traduire les écrits d’Edgar Allan Poe (qui est un des poètes maudits) et deviendra son traducteur attitré en France. Il contribuera ainsi à le faire connaître et réunira ses nouvelles dans plusieurs recueils dont «Histoires Extraordinaires» paru en 1856.


Que vous ayez rencontré Charles Baudelaire au travers de ses poèmes ou pas, peu importe.


Lisez ce lire, vous en apprendrez beaucoup sur ce poète maudit (ils sont six), d’une façon simple et très bien écrite. Des extraits de poèmes bien sûr, mais surtout le talent de Jean Teulé pour faire parler ce poète de 200 ans, qui n’a pas pris une ride et qui vit sa vie au fil des pages. Un homme vulgaire, n’aimant personne, traitant les autres avec mépris, mais on s’attache à lui malgré cela car on sent sa fragilité.


Ne soyez pas offusqué par les quelques libertés de langage de l’auteur : impossible de faire autrement, c’est le poète qui parle.


Françoise Fesneau


Crénom Baudelaire ! - Jean Teulé- éditions Miallet Barrault - 11/2020 - 432 pages

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