Sombre vallée - de Thomas Willmann


Que vient faire cet étranger dans cette vallée reculée des Alpes ? C'est ce que tout le monde se demande dans ce village isolé depuis qu'un certain Greider a un jour débarqué à dos de mulet, avec assez d'or pour convaincre les plus récalcitrants de le laisser passer l'hiver parmi eux.


Ce jeune homme aux yeux d'ombre est-il seulement venu immortaliser les paysages grâce à ses crayons et ses pinceaux, comme il le prétend ? Est-ce de la peur ou de l'hostilité dans le regard des villageois méfiants ? Ce qui est sûr, c'est que personne ne semble vouloir de lui, à part peut-être la veuve et sa fille chez qui on l'a logé. Imperturbable et solitaire, Greider poursuit pourtant sa quête, dessinant chaque ferme, chaque relief, chaque recoin du village et de ses alentours.


Mais le lecteur le pressent, le devine : quelque chose ne tourne pas rond dans cette vallée. Quel sombre secret unit les habitants qui semblent faire front contre le monde extérieur ? Les indices disséminés ça et là dans le texte annoncent ce qu'on ne veut pas encore croire. On n'a pourtant pas d'autre choix que de continuer la lecture, à la poursuite de la révélation redoutée. L'atmosphère de plus en plus sombre pèse sur le lecteur comme l'hiver sur le village. Page après page, on doit se rendre à l'évidence : c'est bien de ça dont il s'agit, on ne s'était pas trompé. D'ailleurs on le savait dès la première page : le récit serait violent, sans pitié. Mais le suspense ne s'évanouit pas pour autant : s'ajoutent maintenant au mystère initial d'autres interrogations, savamment amenées par un récit qui se prend à jouer entre les différents lieux et temporalités.


Quels sont les liens entre les différents personnages ? Quel est le plan de l'étranger ? En a t-il seulement un ? L'hiver et la neige empêchent toute fuite, le village s'est transformé en huis clos pour le drame qui va se jouer et auquel aucun des protagonistes ne pourra échapper. L'ambiance est de plus en plus oppressante et la seule échappatoire est la lecture éperdue, la fuite en avant à travers les pages, l'avancée vers l'affrontement final qui mettra, on l'espère, une fin à cette tension permanente.


On referme le livre un peu étourdi, un peu soulagé, surpris de l'avoir déjà terminé. Des questions restent toutefois en suspens, on aurait aimé en savoir plus sur certains personnages, sur certains pans de leur vie à peine abordés. Mais on ne peut qu'avouer que rien de trop n'a été dit dans cette magistrale histoire de revanche : chaque mot a été pesé et nous a mené là où il devait.


Sombre Vallée, paru en 2010 en Allemagne, est le premier roman de l'auteur allemand Thomas Willmann. Inspiré par le pouvoir évocateur des mots et des descriptions, un réalisateur autrichien l'adapte au cinéma dès 2014 : une évidence, tant les paysages grandioses et menaçants du roman semblent faits pour le grand écran ! Je me suis évidemment empressée de regarder la bande annonce après ma lecture : elle m'a coupé le souffle que je venais tout juste de retrouver. Voilà comment, à la fin de cette chronique, j'en arrive à vous conseiller à la fois un livre et un film (mais le livre avant le film, évidemment).


Attention aux spoilers : la bande-annonce en révèle beaucoup sur l'intrigue du roman !


Les hommes se rapprochèrent pour voir de près ce sinistre amoncellement de chairs sur le sol de l'étable. Et bien que ces paysans fussent habitués à la mort et à ce qui se passait à l’intérieur des corps, ils semblaient bouleversés. Personne ne se hasarda à toucher de tas gluant et certains se détournèrent même avec répugnance. Tous se mirent à marmonner et à faire des messes basses, comme si l'étable s'était transformée en une mauvaise parodie d'église où se serait produit un miracle à l'envers.


Finalement, une voix dans le fond dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, sur le ton de l'évidence, comme quelqu'un qui annonce que l'herbe est humide depuis qu'il a commencé à pleuvoir : « c'est pas bon signe. Ça va nous apporter du malheur. »



Hélène Shayma Andreoli –


Sombre Vallée – Thomas Willmann – éditions Belfond – 05/2016 – 350 pages

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