• Pascal Francois

Trésor national - de Sedef Ecer


Repéré grâce à l’émission littéraire du samedi après-midi sur France Inter, La Librairie Francophone (tous les samedis à 14h00… ou en podcast !), j’ai eu envie de lire "Trésor National" de Sedef Ecer. Je dois le reconnaître, l'auteure m’était jusque-là totalement inconnue malgré un impressionnant parcours professionnel dans le monde des arts et des lettres.


Née à Istanbul, romancière, auteure dramatique et scénariste, Sedef Ecer pratique plusieurs formes d'écriture, en turc et en français. Ses textes ont été mis en scène, en lecture ou en ondes, ont été étudiés dans le programme de collèges, lycées, des départements de théâtre des universités (Columbia University, Queens Collège, la Sorbonne, Université du Péloponnèse… Chroniqueuse en langue turque, elle a publié plus de 500 articles. Elle est la traductrice de Charlotte Delbo, Montesquieu et Saint Exupéry en turc. Comédienne depuis l’âge de trois ans, elle a joué dans une vingtaine de longs-métrages et une vingtaine de spectacles en Turquie et en France. Voilà pour l’auteure !


« Trésor National » est l’histoire d’un rapport compliqué entre une mère et sa fille. L’une, Esra, la maman, a été une icône du cinéma et du théâtre en Turquie. L’autre, Hülya, sa fille, a quitté Istanbul à l’âge de 16 ans et vit à Paris où elle est scénariste pour des fictions télévisuelles. Elle a profité de sa naturalisation française pour transformer son prénom en Julya, cherchant quelque peu à rompre avec un passé très, trop, chargé en émotion.


‘’ -Tu lis toujours l’avenir dans le marc de café ?

- Non. On ne trouve pas de bon café turc à Paris.

- Dommage. Si tu lisais, tu le saurais.

- Je saurais quoi ?

- Que c’est pour bientôt. ‘’


L’histoire commence avec une demande d’Esra à sa fille. La grande Esra Zaman, reconnue par la culture turque comme « Trésor National », est âgée. Elle va mourir alors qu’elle est brouillée avec sa fille. La mère prépare, de son vivant, ses propres funérailles et entend confier l’éloge funèbre à Hûlya, opérant ainsi un rapprochement contraint et une forme d'absolution des fautes et malentendus passés.


Et la magie de l’astuce opère. D’abord farouchement hostile au projet, Hülya finit par accepter. Étant considérée comme persona non grata par le régime d’Erdogan, elle ne peut se rendre au chevet de sa mère pour parler avec elle, échanger, pardonner…


" Tu as passé ta vie à raconter des histoires pour ne pas voir la tienne"


Hülya remplacera ce voyage par des échanges téléphoniques, des mails avec sa mère et ses proches, et surtout Nilüfer, l’amie intime qui connaît tous les secrets. Peu à peu la jeune femme se laisse reprendre par une espèce de tendresse mêlée d'exaspération pour son monstre sacré de mère...


Car il y a la disparition mystérieuse et énigmatique d’Ishak, le père, l’amant maudit Ismail, la vie tumultueuse parfois scandaleuse de sa mère, les chefs d’œuvres et les ratés… Et ce sac plein de souvenirs qui arrive à Paris, comme l’ultime témoignage de la vie d’une diva qui s’éteint, mais aussi d’une mère à sa fille.


Écrit sous forme d’un long monologue à sa mère, le récit est l’occasion de retracer, année après année, la vie et la carrière d’Esra, tour à tour drôle, sulfureuse, moderne, pathétique parfois. Et on découvre alors une partie de l’histoire du cinéma turc de la seconde moitié du XX° siècle.


Ce monologue, c’est aussi une porte ouverte sur l’histoire sociale et politique de la Turquie du XX° siècle. Une Turquie qui s’émancipe avec Kemal Atatürk mais qui a tendance à oublier ses génocides. Une république laïque qui subit 3 coups d’état, et se replie sur elle-même avec l’arrivée de Recep Tayiyp Erdogan, laissant l’islam s’infiltrer peu à peu dans la société.


Le livre nous conduit peu à peu au pardon, à l’oubli du Lotophage, le « mangeur de fleur de lotus », plante dont la consommation a la propriété de faire oublier à ceux qui en mangent qui ils sont et d'où ils viennent… C'était la philosophie de vie d'IShak, le père d'Hülya. A son tour Hülya-Jülya préfère le pardon, l’oubli du passé comme pour mieux se tourner vers demain.


« Trésor National » est à lire aussi au second degré, car l’histoire personnelle de Sedef Ecer est proche de celles de ses personnages. Comme Esra, elle a été une jeune actrice connue du cinéma turc, comme Hülya, elle a fui son pays pour s’installer en France et est devenue scénariste. Ce livre semble mélanger la réalité à la fiction, sans doute pour Sedef Ecer la possibilité et le besoin d’un retour aux sources.


Bien construit, agréable à lire, le livre nous emmène peu à peu dans une autre vie, un autre monde, qui peut sembler lointain, oriental et est pourtant si contemporain.


Laissez-vous embarquer par la vie istanbuliote, par la sultane Esra Zaman, qui, si elle n’est qu’un personnage de roman, grâce au talent de l’auteure, est une véritable actrice dont on retrace la vie.


Bonne Lecture


Pascal François


Trésor national - Sedef Ecer – éditions JC Lattès – 01/2021 – 360 pages


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