• Pascal Francois

Robert Badinter à la Grande Librairie


La présence de de Robert Badinter dans les médias est un événement rare et en fait toujours un moment précieux pour qui connaît le parcours de vie de cet l'homme. Nous avions envie de partager avec vous notre plaisir de l’avoir regardé dans la Grande Librairie le 10 mars dernier où il était l’invité exceptionnel de Francois Busnel à l’occasion de la sortie de son dernier livre Théâtre 1, un recueil de 3 pièces de théâtre.


Ce soir-là François Busnel recevait non pas l’homme politique qu’il a été, mais l’écrivain aux multiples ouvrages, qui place le théâtre « comme la forme suprême de l’art littéraire » et pour qui « la lecture est inhérente à la vie ».


« J’appartiens à une génération où on lisait énormément » - « Étudiant en droit à la Sorbonne, j’attendais la sortie des pièces de théâtre de Sartre, Camus, Montherlant, Mauriac, Anouilh ». « J’aimais quitter les manuels de droits pour Camus ».


Mais avant de parler de l’auteur et des 3 pièces parues dans cet ouvrage, nous ne pouvions pas ne pas nous arrêter sur l’homme. A 93 ans, déjà entré dans les livres d’histoire pour avoir été celui qui fit abolir en Septembre 1981 la peine de mort en France dans un vote mémorable à l’Assemblée Nationale, et qui est probablement l'un des bouleversements sociétaux majeurs du siècle dernier, Robert Badinter est aussi un humaniste passionné, un combattant de la mémoire de la Shoah qui n'a jamais cessé de livrer bataille pour ses convictions.



Francois Busnel évoque avec l'auteur un instant qui l'a marqué à tout jamais. C'est au petit matin du 9 Février 1943, rue Sainte Catherine à Lyon, le jeune Robert voit son père arrêté par Klaus Barbie à la tête d'une escouade nazie. Cet instant cruel forgera le destin du jeune adolescent qu’il est et restera à jamais marqué dans son inconscient au point de faire de l’image du père une image fortement symbolique, au point qu'il décidera de ne pas écrire ses mémoires devant alors parler de l’indicible, malgré une vie remarquable d’avocat, d’homme politique, d’essayiste, de juriste qui mériterait un tel travail de mémoire.


Robert Badinter évoque l’image de son Père comme étant celle du Juste, celle de la Dignité, celle de l’Homme face aux épreuves, ne s’abaissant pas, ne renonçant pas son idéal. « Je ne plierai pas, je ne céderai pas, je continuerai » évoque-t-il à son propos de ce dernier. De son père il dit « c’était un homme bien, il ne prêchait pas mais donnait l’exemple ». Cette figure tutélaire a été, est et sera comme une ombre bienveillante sur lui jusqu’à l’ultime jour de sa vie, lui insufflant force et courage.


Il évoque également un écrivain, philosophe, essayiste, romancier, poète ayant fortement marqué le jeune étudiant qu’il fut : Albert Camus. Il dit avoir puisé les racines de sa pensée au travers de la lecture de l’Étranger, de la Peste mais aussi dans l’humanisme camusien fondé sur la prise de conscience de l’absurdité de la condition humaine qui s’achève par la mort, mais aussi sur la révolte comme réponse à l'absurde, révolte qui conduit à l'action et donne un sens au monde et à l'existence.


Robert Badinter a fait de sa vie, comme Camus, une exigence de vérité et de justice.


Puis Francois Busnel parle de Théâtre à Robert Badinter, et de son nouvel ouvrage qui devrait être le premier d’une série à venir. Celui-ci lui répond : « Le théâtre et moi c’est une histoire d’amour, une passion de jeunesse qui n’a jamais cessé, une passion brûlante » - « Je me suis décidé à écrire du Théâtre en n’arrivant pas à écrire un essai littéraire sur le procès d’Oscar Wilde »



Ce procès d’Oscar Wilde, c’est la pièce « C.3.3 ». du recueil. Une pièce dont la première parution date de 1993 et qui fut un succès au théâtre de la Colline. Ce procès, ou plutôt cette série de procès, voulu au départ par Oscar Wilde, le verra finalement condamné par l’Angleterre victorienne pour « grave immoralité » (homosexualité). Cette condamnation sonnera l’aube du crépuscule de l’homme, de l’écrivain. Au travers de la pièce, Robert Badinter critique une Angleterre impériale cruelle et hypocrite, envoyant ses fils ''dévoyés'' dans des colonies lointaines moins regardantes. Il montre également la cruauté de l’univers carcéral et reprend les mots de Wilde « ce qu’il qu’il y a de plus terrible avec la prison, ce n’est pas qu’elle vous brise le coeur, tous les cœurs sont faits pour être brisés. C’est qu’elle le change en pierre ». C.3.3 était le numéro de cellule d’Oscar Wilde en prison. Quand il y est entré, il était Wilde, quand il en est sorti, il était mort.


« Les briques rouges de Varsovie », seconde pièce du recueil nous renvoie au Printemps 1943 en Pologne, dans le Ghetto de Varsovie qui vit ses dernières semaines. Robert Badinter y met en scène la rencontre de 4 personnages que tout oppose : un vieux rabbin résigné, un jeune révolutionnaire bundiste juif, une jeune femme étudiante sioniste, et un 4ème personnage, celui qu’on appelle le salaud. Bien que juif également, ce 4eme personnage est l’un de piliers de la police juive du Ghetto, à la solde des nazis.


« Pourquoi avez-vous décidé d’opposer dans des dialogues saisissants ces 4 personnages ? » lui demande Francois Busnel. « J’ai été hanté par cette tragédie humaine du Ghetto de Varsovie, par le machiavélisme des autorités allemandes réussissant à faire que certains juifs conduisent leurs frères de religion au camp d’extermination de Treblinka, à faire d’eux des instruments de la shoah, leur faisant descendre les marches de l’humanité ». La pièce met en exergue la complexité de l’humanité, entre ceux qui résistent au-delà de leur vie, et ceux qui veulent juste vivre étant prêts à concilier avec l’ennemi parfois jusqu'à l’inacceptable.


Et Robert Badinter de conclure : « Le Théâtre est la meilleure façon de présenter une vérité qui est par essence tragique. Une tragédie humaine ou des hommes se sont vus déchoir en arrêtant ceux qui étaient leurs frères."


Dans « Cellule 107 », troisième opus du recueil, pièce fascinante où Robert Badinter imagine la rencontre de deux personnages politiques français parmi les plus détestés de la seconde guerre mondiale, Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, et René Bousquet chef de la police de Vichy, l'écrivain imagine une discussion entre ces deux personnages ayant commis tous les deux des crimes contre l’humanité. Ils auront pourtant les destins différents : Paul Laval sera condamné à mort et fusillé en Octobre 1945. René Bousquet fut acquitté à l’issue de son procès.


« Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter ce qu’on put se dire ces 2 grands criminels ? » demande Francois Busnel. « Cette rencontre est un fait historique, ce n’est pas une invention de ma part. Lors de son ultime nuit, Pierre Laval qui sait qu’il va mourir le lendemain reçoit un dernier visiteur du soir. Et ce visiteur c’est René Bousquet. On peut alors imaginer les regards croisés de ces deux hommes peuvent porter sur leur lourd passé».


Qu’ont-ils pu se dire ? C’est là que l’imaginaire reprend ses droits… Pierre Laval plaide sa cause, atténue ses responsabilités. Arrivent alors les fantômes des victimes. Parmi eux une petite fille qui lui dit « Tu ne me reconnais pas, moi je ne t’ai pas oublié. Rappelle-toi place de la Concorde en Juillet 1942, le jour de la grande rafle du Vel d’Hiv. J’étais dans le bus plein de juifs. C’est là que je t’ai vu dans ta grosse voiture noire… ». Ainsi commence le récit terrible de cette rafle racontée par une enfant et voulue par Laval pour ces hommes et ces femmes au nom de leur religion. Des ombres vengeresses qui viennent rappeler aux deux hommes leurs crimes et les mettre face à la réalité.


Robert Badinter évoque alors la force du Théâtre. « Vous écrivez des mots et ils deviennent vie par la grâce des acteurs. C’est pour cela que j’écris des pièces, parce que vous imaginez des personnages, et après il sont une autre vie. »


L'émission se termine sur un pause musicale autour de la Partita n°1 de Jean-Sébastien Bach que Robert Badinter, pianiste à ses heures perdues a interprété. Nous vous laissons la réentendre si vous le souhaitez.

En conclusion de cette émission, Robert Badinter qui a la sagesse des justes reste à son âge un homme de passion. Et cette passion est celle de l’injustice rendue aux hommes qui le cheville au corps et ne le lâche pas un instant jusque dans la fougue de sa parole. Ces 3 pièces, terribles et magnifiques à la fois, sont le reflet et l’expression de cette indignation qui le travaille. Au travers de 3 sujets différents elles conservent une trame commune : l’humain. C’est sans doute pour cela qu’il faut lire ce recueil Théâtre 1 de Robert Badinter. Bonne lecture !



L’auteur :

Robert Badinter : né en 1928 – homme politique, juriste, avocat, et essayiste francais. Sénateur - Ministre de la justice de 1981 à 1986 – Président du Conseil Constitutionnel de 1986 – à écrit 17 ouvrages traitant principalement du droit et de ses expériences professionnelles – mari d’Elisabeth Badinter femme de lettre, philosophe et féministe





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