Anéantir - de Michel Houellebecq


Nous voici donc face au phénomène littéraire qui depuis quelques semaines éclipse toutes les autres sorties.


Michel Houellebecq n’est plus à présenter, figure médiatique incontournable et écrivain important devenu majeur depuis son premier ouvrage en 1994 (« Extension du domaine de la lutte »). Chacun de ses huit romans a participé à une peinture du monde souvent acerbe et pessimiste mais toujours claire et étayée ce qui rend sa vision des grands thèmes de l’époque (l’économie, la société, les religions, la politique, la famille, la maladie, la mort…) particulièrement limpide.


« Anéantir » ne déroge pas à cette filiation. C’est un roman imposant de 700 pages au fil desquelles nous retrouverons la patte de l’auteur : une grande fluidité dans l’écriture, un talent incontestable pour camper ses personnages, et une réflexion fine et documentée sur ses thèmes de prédilection.


Nous sommes en 2027 et Paul Raison, autour de la cinquantaine, a réussi sa vie matérielle : diplômé de l’ENA, il est le plus proche conseiller du ministre de l’Economie et des Finances (qui ressemble beaucoup à Bruno Lemaire, jusqu’au prénom) et habite un superbe appartement dans le parc de Bercy. Paul s’entend extrêmement bien avec Bruno, mais les messages vidéo d’étranges et inquiétants hackers viennent perturber la campagne électorale à venir.


Sa vie sentimentale en revanche est proche du néant. Même s’ils cohabitent encore, Paul n’a plus du tout de relation avec sa femme Prudence qui se tourne pour sa part vers une nouvelle forme de spiritualité qu’on pourrait qualifier de « magie blanche ».


Paul n’est pas non plus très proche de sa famille : sa sœur Cécile fervente catholique et électrice du RN, son jeune frère Aurélien martyrisé par son épouse journaliste et son père, ancien ponte de la DGSI à la retraite qui habite près de Lyon.


Cette vie personnelle entre parenthèses va néanmoins revenir au premier plan lorsque son père fait un AVC, ce qui réunit toute la famille dans la grande maison de Saint-Joseph.


L’invalidité de son père va engendrer de nombreux bouleversements dans la vie un peu morne de Paul, et le conduire à reconsidérer son point de vue sur de nombreuses questions.


Le parcours intérieur de son personnage principal va permettre à l’auteur d’aborder nombre de ses sujets de prédilection, avec des points de vue à la fois très personnels, clairement exposés et bien documentés.


Michel Houellebecq brosse par touches successives la chronique d’une société occidentale en chute libre. A travers les pérégrinations de son personnage, il nous fait partager son désenchantement et son pessimisme sur l’avenir de notre modèle politique, économique et social proche de l’anéantissement.


L’originalité du roman repose sur le parallélisme entre la dérive collective décrite dans le roman, et celle de la vie personnelle de Paul Raison, comme si les sphères intime et publique se rejoignaient.


Seule lueur d’espoir : l’amour qui renaît entre Paul et Prudence avec une surprenante vigueur sexuelle, peut-être un bouquet final ?


Inutile d’en raconter plus pour aborder la principale question qui vient après une telle lecture : avons-nous affaire à un grand livre ?


Il me semble que pour y répondre et apprécier pleinement « Anéantir », un peu de distance est nécessaire, tant Houellebecq nous entraîne cette fois en terrain connu (dans tous les sens du terme). Certains seront déçus par des amorces d’intrigue sans réelle conclusion, un style sans fioritures ni ornements et par les habituelles saillies socio-religieuses de l’auteur. D’autres lui reconnaîtront cette capacité à donner vie à grand nombre de personnages, à comprendre son époque et à en décortiquer les traits dominants avec un grand réalisme.


Pour ma part, il me semble que Michel Houellebecq s’inscrit dans la tradition balzacienne en brossant livre après livre le portrait détaillé d’une époque qu’il n’aime pas mais comprend bien mieux que la plupart de ses contemporains.


En ce sens, « Anéantir » est une pièce probablement essentielle de l’ensemble, pas forcément la plus attrayante ni la plus originale, mais c’est un roman que ses lecteurs n’oublieront pas, et auquel le temps rendra vraisemblablement justice en lui donnant sa dimension réelle.


En dernier lieu, si l’on peut se réjouir du succès et de l’engouement littéraire autour du phénomène Houellebecq, ce dernier n’est pour autant pas un gourou. Je ne doute pas qu’il assume pleinement la subjectivité de sa vision et de ses idées, aussi abouties et argumentées soient-elles. Son œuvre me semble d’autant plus appréciable qu’elle s’aborde avec un minimum de recul.


Alors faites-vous plaisir et lisez « Anéantir », mais aussi beaucoup d’autres livres…


Eric Le Ker


Anéantir - Michel Houellebecq - Ed. Flammarion - 01/2022 -736 pages

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