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  • Photo du rédacteurEric Le Ker

La main gauche de la nuit - d'Ursula Le Guin



J’ai longtemps attendu avant de m’attaquer à ce roman que je retrouvais régulièrement classé en bonne place dans les anthologies de Science-Fiction et dont je ne savais finalement pas grand-chose.


J’ai d’ailleurs découvert l’univers et le style de Ursula le Guin par ce récit généralement considéré comme son meilleur, mais qui ne doit cependant pas occulter une œuvre imposante et importante dans le domaine de la SF, de la Fantasy et de la littérature jeunesse.


Ursula Le Guin, décédée en 2018, doutait comme beaucoup de la justesse du terme « Science-Fiction » pour qualifier son œuvre, se définissant avant tout comme poétesse et romancière.


Le fait est qu’il n’est point question chez elle d’anticipation scientifique et de technologie, mais bien de sociologie et d’anthropologie, ses sujets de prédilection.


En ce sens, « la main gauche de la nuit » est probablement la meilleure illustration de ces inclinations. Il s’agit d’un roman écrit en 1969, plutôt en début de carrière, et qui a reçu de nombreux prix, dont le Nébula en 1969 et en 1970 le prix Hugo, véritable graal de la SF.


Nous y suivons la mission de Genly Aï, envoyé spécial de l’Ekumen (qui donnera son nom à un cycle de romans), qui est une fédération interplanétaire pacifiante. Il se rend sur la planète Nivôse afin d’en convaincre les habitants d’adhérer à l’organisation des planètes unies qui garantit la paix et la prospérité à travers une civilisation interstellaire.


Nivôse est cependant une planète bien difficile à dompter : son climat est un hiver perpétuel particulièrement rigoureux, les deux royaumes qui y coexistent (la Karhaïde et l’Orgoreyn) ont des organisations socio-politiques opposées et les intrigues politiques y sont légion. Mais ce monde est surtout peuplé d’êtres humains bien différents de la norme. Les habitants sont en effet de sexe indéfini, mi-hommes mi-femmes, ne devenant sexués que durant les quelques jours mensuels du « kemma » durant lesquels ils se reproduisent en adoptant indifféremment et alternativement le genre masculin ou féminin.


Victime de son incompréhension des subtilités de cette société au sein de laquelle il fait figure de « monstre », Aï va devoir fuir la Kharaïde, frôler la mort dans les camps de l’Orgoreyn (très proches des goulags sibériens) et finalement parcourir la planète en défiant les éléments hostiles, pour regagner son point de départ et tenter de réussir sa mission.


Son compagnon de voyage est Estraven, ex-conseiller du roi fou, Argaven XV, qui est déchu et exilé pour avoir soutenu le rattachement à l’Ekumen. Au péril de sa vie, Estraven va sauver Genly Aï d’une mort certaine dans un camp de prisonniers et l’accompagner dans la terrible épreuve du franchissement à pied et en traîneau des régions polaires de la planète.


Ce voyage initiatique va permettre à ces deux êtres si différents de se comprendre, de s’apprécier et finalement, soudés par les épreuves, de nouer une profonde amitié proche de l’amour.


Ursula Le Guin orchestre avec une grande sensibilité et un art du détail qui est l’apanage des grands écrivains, ce rapprochement improbable. L’alternance des narrateurs, la description des contrées traversées, les conversations entre les personnages, la présence d’éléments folklorique (sous forme de contes et légendes de la planète) concourent à la découverte d’une société imaginaire méticuleusement révélée.


Mais ce qui caractérise évidemment cette œuvre, et qui sera le fil conducteur de l’ensemble de la biographie de Le Guin, est cette capacité à définir ce qu’est fondamentalement un être humain, au-delà des différences, des genres et du contexte socio-politique dans lequel il est projeté.


De mon point de vue, telle est la grande affaire de la SF, si mal servie par le terme générique qui la désigne, mais dont le rôle, en sus de décrire des futurs possibles, doit être d’y projeter l’humanité et par la même nous aider à mieux la définir.


C’est en adressant avec talent cette dimension que Ursula Le Guin est une auteure d’une si grande modernité, au-delà de ses thèmes de prédilection (féminisme, humanisme, réflexions sur le genre, sensibilité écologique…). Gérard Klein, référence de la SF en France, disait d’ailleurs d’elle qu’elle réintroduisait l’utopie dans la SF, renouant avec ses principes fondateurs.


Pour ma part, je reste sous le charme de ces paysages glacés et d’une grande histoire d’amitié au-delà des préjugés et différences. La lecture de cette œuvre nécessite au départ un peu d’efforts pour entrer dans le monde étrange de Nivôse, mais l’odyssée de Genly et Estraven restera durablement gravée dans votre mémoire et dans votre cœur.


Eric Le Ker


La main gauche de la nuit – Ursula K. Le Guin – Ed. Robert Laffont – 1969 – 312 pages


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