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  • Photo du rédacteurHélène Shayma Andréoli

Moi Tituba, sorcière - de Maryse Condé


Combler un vide de l'Histoire, conjurer l'oubli et l'indifférence à défaut de pouvoir réparer les injustices, c'est la mission que semble s'être donnée Maryse Condé avec son roman « Moi, Tituba, sorcière... ».


Ce n'est pas la première fois que Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne, écrit sur des personnages aux prises avec l'Histoire : elle est en effet l'autrice de Segou, une magistrale saga ouest-africaine suivie par plus de 200 000 lecteurs.


Cette fois, elle s'intéresse au drame de Salem, cette folie humaine qui mena à l'arrestation plus d'une centaine de personnes, majoritairement des femmes, dans un village de l'Amérique obscurantiste et esclavagiste de la fin du 17ème siècle.


La vague mention d’une « esclave originaire des Antilles et pratiquant le hodoo » c'est tout ce qui reste de Tituba, la première accusée de la chasse aux sorcières la plus célèbre de toute l'histoire. Car, à la différence des autres accusées, Tituba est certes un peu sorcière, mais surtout, elle est noire et esclave. Comment une esclave née à la Barbade se retrouve-t-elle dans la tourmente meurtrière de Salem ? C'est tout l'objet de ce roman historique haletant et passionnant écrit à la manière d'un roman d'aventures raconté à la première personne. Publié pour la première fois en 1986, « Moi, Tituba, sorcière... » revient sur le devant de la scène en 2018 en remportant le prix Nobel alternatif de littérature, s'imposant comme un roman résolument moderne.


Maryse Condé ne ménage pas le lecteur quand il s'agit de décrire la réalité de l'esclavage, et c'est sur le viol puis la pendaison de la mère de Tituba que s'ouvre le roman.


Livrée à elle-même, la jeune Tituba apprend à connaître les secrets des plantes et des incantations qui soignent, épaulée par trois esprits bienveillants qui la suivront tout au long de son existence mouvementée. D'abord libre comme une herbe folle, vivant en marge de la société dans la case sur pilotis qu'elle a elle-même construite, c'est par amour qu'elle connaîtra les souffrances de la servitude, s'étant amourachée d'un jeune esclave aussi séduisant qu'inconsistant. C'est aussi par amour pour lui qu'elle devra traverser l'Océan et abandonner sa terre natale, au grand dam de ses protecteurs de l'au-delà.


Désormais au service d'un sinistre ministre du culte protestant, Tituba continue de semer le bien autour d'elle et à soigner les plus faibles, fidèle à ses principes et à son savoir. Mais peut-on sans conséquences suivre son bon cœur dans un monde où même les enfants sont élevés dans la méfiance de l'autre et la peur perpétuelle du châtiment divin ? L'empreinte du diable semble partout, tout le monde se méfie de tout le monde et l'hystérie collective qui saisit le village à la première occasion résonne comme la conséquence inévitable de ce mode de vie étriqué et contraire à toute loi naturelle. La survie de Tituba dépend maintenant de son attitude face aux juges, eux qui ignorent tout des plantes et des Esprits mais croient tout connaître en matière de sorcellerie.


« Condamnée à vie », voilà comment se décrit Tituba, elle qui ne peut pas s'empêcher d'y croire encore malgré l'injustice qui partout règne et malgré le sort qui s'acharne. Reverra-t-elle la ceinture d'émeraude de sa Barbade natale ? Pourra-t-elle supporter de voir les siens souffrir encore et encore le joug de l'esclavage et la dure loi des maîtres ? Maryse Condé profite des silences de l'Histoire pour offrir à son héroïne une fin de son choix : une fin à la hauteur de sa destinée, à la foi désespérée et pleine d'espoir.


Un roman fort, une voix de femme qui nous parle à travers le temps et nous interpelle : Ne m'oubliez pas, ne nous oubliez pas !


« Comme la nuit change selon les pays que l'on habite ! Chez nous, la nuit est un ventre à l'ombre duquel on redevient sans force et tremblant, mais paradoxalement, les sens déliés, prompts à saisir les moindres chuchotements des êtres et des choses. A Salem, la nuit était un mur noir d'hostilité contre lequel j'allais me cognant. Des bêtes tapies dans les arbres obscurs hululaient méchamment à mon passage tandis que mille regards malveillants me poursuivaient. Je croisai la forme familière d'un chat noir. Chose étrange, celui-là qui aurait dû me saluer d'une parole de réconfort, miaula rageusement et arque son dos sous la lune. »


Hélène Shayma Andreoli