• Pascal Francois

Que sur toi se lamente le tigre - d'Emilienne Malfatto - Prix Goncourt du 1er roman 2021


Le voilà, le Prix Goncourt 2021 du 1er roman, « Que sur toi se lamente le Tigre » d’Emilienne Malfatto ! Un livre court, 80 pages mais qui en dit long sur le sort réservé aux femmes enceintes non mariées en Irak au XXI° siècle.



« Chez nous, mieux vaut une fille morte qu'une fille-mère. ».


Le décor est planté. Cette phrase à elle seule résume le destin de toute femme non mariée qui porte la vie, et ce destin c’est la mort.


Dans un récit dépouillé, et minimaliste, Emilienne Malfatto dresse le portrait, les postures d’une famille face à ce qui pour elle, pour la société est un drame, un affront qu’il faut laver pour retrouver l’honneur perdu. Qu’on le veuille ou non.


8 clichés photographiques, 8 instantanés où chacun se raconte, en noir et blanc, sans cadre, sans retouche. Mais il est vrai qu’Emilienne Malfatto est aussi Photographe. Elle connaît le métier et a su transcrire le choc des photos en poids des mots.


Amin, Ami, Hassan, Mohammed, la mère, la sœur, la belle-sœur… Chacun s’explique se justifie, se culpabilise, mais laisse faire… ne dit rien, ne fait rien face au destin programmé de celle qui n’est même plus nommée dans le livre, comme déjà effacée de la vie, comme on le demandera à Layla, la petite sœur.


Et puis il y a « elle », puisqu’elle n’a déjà plus de nom : « Lorsqu'elle sent les coups dans son ventre et que ceux-ci la mettent à terre, elle comprend. Elle devine. Elle sait. Son destin est scellé, cette Vie en elle appelle la Mort. Les mains dans la poussière, le noir partout sur elle, le rouge en-dedans. La fin est proche ».


Elle, a compris. Elle, sait. Elle, se résigne. Elle meurt, d’avoir aimé.


En écho à ces portraits, Le Tigre, le géant de Mésopotamie, se raconte, lui qui porte le destin des hommes depuis des millénaires. Et puis il y a Gilgamesh, et son Épopée, ce récit sur la condition humaine et ses limites, la vie, la mort, l'amitié, sur l'éveil à la sagesse… Ce sont les instants « poésie » du livre, pour nous rappeler toute la richesse, la profondeur, toute l’intelligence passée de cette région du monde.


Mais aussi pour nous dire que l’éveil à la sagesse n’est peut-être pas encore de ce temps, peut-être plus de notre temps.


Émilienne Malfatto réussit, en moins de 100 pages, par la seule parole donnée aux personnages, à décrire les multiples facettes de la société irakienne en rupture de civilisation, détruite, déstructurée par des années de guerre, une société qui enferme les femmes dans des abayas noirs, au motif de les préserver.


Quelques voix se lèvent pour davantage de liberté. Mais elles restent encore des voix silencieuses au milieu d'un flot de conservatisme, d'obscurantisme. C’est le combat de la lumière contre celui des ténèbres, mais cette lumière encore trop pâle pour éclairer et donner la route à suivre.


Ce Livre est un manifeste, un coup de poing, percutant. Il faut un certain talent pour en dire autant en si peu de pages. Ce livre est un paradoxe, il est une ode à la vie et traite de la mort.


Et bravo au Jury du Goncourt qui ont su récompenser un roman atypique publié par une petite maison d'édition indépendante et tunisienne. C'est là qu'est toute la noblesse de la Littérature avec un grand L !


Bonne Lecture


Que sur toi se lamente le Tigre – Emilienne Malfatto – Elyzad éditions – 09/2020 – 80 pages


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